• Les curieux savent l’histoire, les crédules acceptent les légendes. La légende étouffe l’histoire et lui survit.
    (Maxime Du Camp)

CHAMPCUEIL en 1240

Les journées du patrimoine de septembre 2017 ont permis aux Champcueillois qui le souhaitaient la découverte de l’église du village.
Agrandie dans les années 1240, l’église de Champcueil était alors propriété du clergé. C’est à la Révolution qu’elle deviendra bien public, comme la majorité des édifices religieux de France, et son accès ouvert à la population.

Église transformée vers 1240

« Temple de l’être suprême » de 1790 à 1803, l’église sera à nouveau confiée au clergé lors de la promulgation du concordat napoléonien. Elle restera cependant un espace ouvert, jusqu’à la seconde partie du XXème siècle. Le vandalisme sauvage qui s’exercera alors aura raison de cette liberté citoyenne, avec pour conséquence la fermeture du libre accès à l’édifice.

Tailleurs de pierre vitraux de Chartres

Désormais fermée la plupart du temps par mesure de sauvegarde, cette respectable bâtisse mérite qu’on la visite, en hommage à ces oubliés de l’histoire, à ces artisans

bâtisseurs qui avaient édifié avec leurs mains, leur sueur et leur sang, cet écrin de pierre.

Dans le cadre de la visite-spectacle de l’église de Champcueil, organisée en septembre par l’association CHAMPreCUEIL sous l’égide de la municipalité, ce bref article rappelle un aspect particulier du travail des bâtisseurs du moyen âge.

Préambule.

« À TOUS LES TEMPS, À TOUS LES PEUPLES ! »

Champcueil s’honore de porter sur son territoire l’un des points géodésiques ayant servi à la triangulation historique qui allait définir le MÈTRE.
En 1791, le mathématicien Condorcet proposait à l’Assemblée constituante « Un système de poids et mesures simple, basé sur une unité naturelle ayant un caractère universel, qui ne puisse être remis en question par aucun peuple de la terre, et que cette unité soit déterminée avec suffisamment de précision pour qu’elle reste valable dans les temps à venir.»
Cette proposition révolutionnaire allait se concrétiser en 1795. La Convention décrétait alors les nouvelles unités de poids et mesures: mètre, are, stère, litre, gramme… avec leurs multiples et sous-multiples décimaux.

Le mètre, défini comme la « 10 millionième partie du quart du méridien terrestre », fut définitivement fixé en 1799, d’après les mesures fines effectuées par Jean-Baptiste Delambre et Pierre Méchain entre Dunkerque et Barcelone. Les deux savants avaient réutilisé le promontoire dégagé du plateau de Malvoisine, sur les hauts de Champcueil, déjà retenu en 1668 par l’Abbé Picard pour le même calcul. Le témoin de cette mesure est un poteau en forme de longue-vue, érigé à gauche du chemin menant à la ferme de Malvoisine, aux côtés des restes du monument en hommage à la mesure de Jean-Félix Picard.

Ainsi, en 1799, la Révolution française donnait au Monde le système métrique décimal. Les mesures à base 12 ou 60, utilisées depuis la nuit des temps, laissaient la place aux unités décimales . Et le corps humain qui servait de référence allait s’effacer devant le mètre-étalon, réalisé en platine iridié et déposé à Sèvres (3) . Mais au XIIIème siècle, époque de l’agrandissement de l’église de Champcueil telle qu’on la connaît aujourd’hui, les œuvriers (1) ne disposaient que d’outils manuels. Les mesures utilisées dérivaient alors toutes du pied, un pied de longueur très variable selon les régions, les villes, les seigneuries…et il allait falloir attendre encore un demi-millénaire avant que le système métrique ne soit imposé par les scientifiques révolutionnaires. Ainsi, en ces années 1240, les artisans qui rénovaient l’église de Champcueil venaient de tous les coins de France, et cependant, ils utilisaient tous les mêmes mesures. Cela mérite quelques explications.

LE CORPS HUMAIN SOURCE DE LA MESURE

Pouce, pied, paume, coudée, toise…la référence au corps humain comme vecteur de mesure avait dû s’imposer dès la préhistoire, soit bien avant les chiffres, dont la première trace écrite, vieille de plus de 5000 ans, est sumérienne. Et déjà, c’était la main qui servait à compter.
En opposant le pouce de la main droite sur chacune des phalanges des doigts, les hommes d’alors comptaient jusqu’à douze : 4 x 3 =12. Puis, en utilisant la main gauche, et en attribuant à chaque doigt la valeur de la main droite, soit 12 l’on obtenait 12, 24, 36, 48…et 60 pour la somme des 5 doigts.
Georges Ifrah affirme ( 4) que l’origine des bases 12 et 60, universellement utilisées jusqu’à la Révolution Française, date de cette époque reculée.

Les chiffres eux-mêmes rencontreront une multitude d’écritures différentes jusqu’à ceux que l’on utilise aujourd’hui et qui sont, non pas arabes comme on le prétend, mais indiens. (2)  Ce sont en effet les Indiens, maîtres incontestés du chiffre et du calcul mathématique qui imposeront les dix chiffres que nous utilisons encore aujourd’hui. Ce sont aussi les Indiens qui conceptualiseront, dans les premiers siècles de notre ère, les abstractions du zéro et de l’infini.

Les mesures de longueur.

Les Akkadiens, les Cananéens, les Égyptiens, les Grecs, les Romains, les Gaulois, les Carolingiens, les Français du royaume de France, toutes les civilisations qui entraient dans l’Histoire ont laissé des “traces de leurs pieds”, plus précisément de leurs mesures d’un pied. De cette mesure de base, le pied, se déduisaient toutes les autres mesures : point, ligne, pouce, coudée, toise… en multiples ou sous multiples de 12.
Et la mesure d’un pied variait considérablement. Au moyen âge, en France, le pied mesurait 28,97 cm en Lorraine et jusqu’à 35,67 cm à Bordeaux.

Plusieurs tentatives d’unification avaient été faites, par Charlemagne, puis par François 1er, (5) mais c’est à la fin du XVIIème siècle que Louis XIV allait imposer le pied du roy dans toutes les provinces. Les mesures de longueur qui en découlaient devinrent à peu près les mêmes partout en France.
Mais au moyen âge, chaque “pays” du royaume, chaque comté, chaque ville avait alors ses propres mesures de longueur, de surface, de contenance… au point que des étalons de mesure étaient exposés dans les villes, afin que chacun puisse s’y référer (6) . Il n’est pas possible de savoir quel « pied » utilisaient les artisans champcueillois qui embellissaient l’église en 1240. Peut-être celui de Paris donné pour 32,6596 cm ou le pied du Louvre de 32,6425cm ?

Architecte Libergier et sa canne 1263 Reims

Mais alors…si les mesures étaient différentes en tous points du royaume, de quels outils de mesure disposaient ces œuvriers du moyen âge qui ont construit les palais, les châteaux, les cathédrales… et agrandi notre église de Champcueil ?
Comment tous ces corps de métiers : maçons, tailleurs de pierres, sculpteurs, charpentiers, menuisiers, ferronniers… qui proposaient leurs savoir-faire en France et parfois en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre et même au Moyen-Orient, s’accordaient-ils sur les trois dimensions de leurs ouvrages ?
La réponse tient dans la « canne des architectes-bâtisseurs », qui a permis la normalisation des mesures sur chaque chantier.

LA CANNE DE L’ARCHITECTE – BÂTISSEUR DU MOYEN ÂGE

Sur de nombreuses représentations médiévales : enluminures, livres d’heures, sculptures, gravures… on remarque les maîtres d’œuvre tenant à la main un bâton, une canne. S’ils s’en servaient parfois pour désigner une partie de l’ouvrage, cette canne portait gravées les mesures-étalon du chantier en cours.
Chaque œuvrier venait graver sa propre règle d’après la canne de l’architecte-bâtisseur et ces mesures devenaient la référence commune à tous sur le chantier. Nous ignorons le nom du maître d’œuvre qui a conduit le chantier d’agrandissement de l’église de Champcueil au milieu du XIIIème siècle, mais il était muni de cet outil de référence.

Les mesures utilisées par les œuvriers .

Quelle que soit la longueur choisie pour un pied, on en définissait la 1/144ème part, nommée ligne, qui servait à définir toutes les mesures de longueur. Le pouce valait 12 lignes, le pied valait 144 lignes ou 12 pouces. La coudée valait « environ » un pied ½ soit 216 lignes, parfois un peu plus. Enfin, la toise valait 6 pieds ou 864 lignes.
Les longueurs « locales » du pied, du pouce, de la coudée…peut-être de la toise pour les plus grandes cannes, étaient gravées sur celle du maître d’œuvre et servaient de référence sur le chantier.

Dans la période récente, plusieurs auteurs ont évoqué une canne et parfois une pige pliante, qui auraient été utilisées au moyen âge et qui auraient porté cinq mesures : paume, palme, empan, pied, coudée. Nommées quine, ces mesures étaient liées entre elles par le « nombre d’or » . ( voir Annexe 1)

Maitre d’œuvre et sa canne

Si les preuves d’utilisation de la canne et des règles abondent, aucune représentation ou description n’atteste de l’utilisation par les artisans dès le moyen âge, de la quine ni de cet outil pliant. Les historiens du compagnonnage sont très réservés et circonspects sur l’usage médiéval de la « quine » et du nombre d’or. “Cet instrument pliant, sans forcément être imaginaire, n’a jamais été retrouvé. Les compagnons ne s’en servaient pas. Il y a quelques années, un fabricant belge avait diffusé des “ reconstitution” de cette pige. Mais on ne trouve aucune référence ancienne à cet instrument et il n’est pas sûr qu’il ait vraiment existé.”  (7)
( Réponse de Laurent Bastard, Directeur du musée du compagnonnage Tours. 37000, interrogé le 15/05/2017)

J.M Mathonnières, historien du compagnonnage, émet de sérieux doutes concernant la « quine ». “Je suis très dubitatif… Quelle est la source ancienne de cette théorie qui envahit depuis environ vingt ans la littérature quelque peu ésotérique consacrée aux connaissances des « bâtisseurs de cathédrales » ? A ma connaissance, il n’en existe pas…”

LES OUTILS DES BÂTISSEURS DU MOYEN ÂGE

La canne, réservée à l’architecte ou au maître d’œuvre servait d’étalon de mesure locale, nous l’avons dit, et tous les intervenants du chantier reportaient sur leurs règles et leurs piges les mesures à utiliser. Le maître d’œuvre se servait également de sa canne pour vérifier les dimensions des éléments d’architecture en cours de construction. Les représentations montrent parfois une canne assez longue, de l’ordre d’une toise (6 pieds).

 

La règle (ou pige) des œuvriers était un instrument de mesure très répandu, chaque compagnon possédait la sienne. La règle portait plusieurs mesures, relevées sur la canne du maître d’œuvre : le pouce, donné généralement par l’épaisseur de la règle, de section carrée ou plate et taillée en biseau à l’extrémité. La longueur utile de la règle correspondait à la somme des mesures portées, de l’ordre de 85 cm à 1m 25.
La corde à 13 nœuds comportait 12 espaces d’une coudée chacun. C’était un outil de maçons et de charpentiers qui servait à mesurer en toises et en coudées, à tracer des angles droits, des triangles, des polygones…

Le compas, très utilisé pour tracer les arcs ogivaux, et toutes formes de tracés sur les matériaux ou au sol. Souvent en fer forgé, il portait des pointes acérées capables de laisser leurs traces sur la pierre. Le compas servait également pour reporter les dimensions sur les sculptures et les emboîtements.
Compas à pointes, compas d’intérieur ou d’extérieur ; il en existait de toutes dimensions et de toutes formes.

L’équerre, en bois et plus rarement en métal, servait au traçage, à la découpe et à l’ajustage des blocs de pierre, des pièces de charpentes ou de menuiserie.

Le fil à plomb. Il était utilisé pour tracer les verticales.

Un outil dérivé, le niveau-fil à plomb

servait à vérifier les horizontales mais également les inclinaisons. L’outil portait parfois des divisons qui permettaient de mesurer les angles par rapport à l’horizontale.

L’archipendule, ancêtre du niveau à bulle, nettement plus long que le niveau-fil à plomb, permettait de vérifier l’horizontalité des ouvrages.

 

Voilà l’essentiel des outils de mesure dont disposaient nos œuvriers pour réaliser les modifications de l’église proposées par Péronnelle de Champcueil, au temps
de Louis IX dit “le Prudhomme”, le futur Saint Louis.

On notera que ces outils : l’équerre, le compas, le niveau… sont devenus les emblème de la plupart des groupements de compagnonnage. Et depuis le XVIIIème siècle, ils sont également devenus ceux de la franc-maçonnerie, des confréries que l’on imagine beaucoup moins “familières ” avec l’utilisation de ces outils.

 

 

 

Blason de compagnons tailleurs de pierre ou de maçons Azay le Rideau

 

Loge maçonnique Chinon

 

 

 

 

 

ANNEXE I

 LE NOMBRE D’OR

Rassemblées sur une même règle à mesurer, cinq mesures corporelles : paume, palme, empan, pied, coudée, ont été nommées “quine” par plusieurs auteurs contemporains. Établies à partir de la mesure locale d’un pied, chacune de ces mesures correspond à la précédente, multipliée approximativement par 1,618 et l’on a beaucoup écrit depuis le XXème siècle sur cette progression en lui attribuant des propriétés quasi mystiques d’un nombre d’or.
On retiendra que la beauté des chefs d’œuvre réalisés par les compagnons bâtisseurs du moyen âge n’a pas grand-chose à voir avec ce mythe. Leur unique secret, ce fut leur génie du travail parfait, leurs compétences et leur abnégation.

Le nombre d’or a été conceptualisé à partir des travaux du mathématicien italien Fibonnaci (1170-1250), qui avait travaillé sur une suite ludique de nombres ayant trait au développement des populations de lapins. (Sic !)  Chaque terme Fn de la suite est formé de la somme des deux précédents et correspond à : Fn = Fn – 1 + Fn – 2 .
Cette suite commence ainsi : 1, 1, 2, 3, 5, 8, 13, 21, 34 , 55, 89… Sa particularité est que la division de chaque terme par le terme précédent approche de plus en plus 1,618 au fil des divisions tendant vers l’infini. C’est ce quotient tendanciel qui a été nommé le nombre d’or.

Le nombre d’or est désigné par la lettre grecque Phi (ф) en référence au sculpteur grec Phidias qui l’aurait intuitivement utilisé dans ses œuvres. De valeur approchée 1,61803398875… c’est un nombre irrationnel comme l’est Pi,(л), rapport de la circonférence au diamètre d’un cercle.
Le nombre d’or repose sur un constat esthétique ayant trait aux proportions, que chacun de nous reconnaîtraient de façon innée, d’où sa désignation fréquente de « divine proportion ». Ainsi, si l’on demande à un quidam de dessiner spontanément un rectangle « idéal », le résultat aboutit dans 2/3 des cas à une figure dont les côtés sont dans le rapport -très approximatif -de 1/1,6, une “sagesse des masses” qui validerait la proposition, selon ses adeptes.

Longtemps oublié, le nombre d’or sera utilisé par Léonard de Vinci, (1452-1519) en particulier pour son « Homme de Vitruve » (1490). Peu après, en 1498, un moine italien Luca Pacioli écrira un ouvrage sur le même sujet, intitulé “La divine proportion”, attribuant à des puissances immanentes cette aptitude humaine à reconnaître les proportions naturelles de l’Univers, pas moins !

L’intérêt pour le nombre d’or a été réactivé au XIXème siècle par un philosophe allemand , A.Zeising (1810-1876), qui portait ses recherches sur l’esthétisme. Dans les années 1950, l’architecte français Le Corbusier utilisera pour ses constructions d’immeubles, un « modulor » dont les éléments progressaient selon le nombre d’or.

Un véritable engouement ésotérique, voire mystique a toujours cours en faveur du nombre d’or. Certains lui attribuent même un déterminisme métaphysique, lorsque la sélection naturelle retient certaines dispositions des feuilles, des pétales ou des graines de plantes. Plus prosaïquement, si la suite de Fibonnaci ne sert plus aujourd’hui à calculer le nombre cumulatif des portées de lapins, elle est utilisée en économie pour déterminer des ratios d’achats ou de ventes de valeurs mobilières.

                                                                                                                                                                                       10 juillet 2017 B.Pacory

 

 

1- On nommait œuvriers les travailleurs de tous les corps de métiers. Ce vocable médiéval s’est transformé en “ouvrier”.

2- Les Indiens ont été les premiers à utiliser le système décimal. Ils ont écrit la suite des dix chiffres, en sanscrit.

 3- La pavillon de Breteuil où est déposé le mètre étalon est le siège du Bureau international des poids et Mesures. Depuis 1983, le mètre est défini comme “la longueur du trajet parcouru dans le vide absolu par la lumière pendant une durée de 1/299 792 458 de seconde.”

4 – Histoire universelle des chiffres. (2040 pages !) par Georges IFRAH, autorité mondiale en matière de chiffres.

5 – En 1540, François Ier avait tenté d’imposer le pied de roy, supposé être la longueur du pied de Charlemagne, et mesurant 12 pouces de 12 lignes. C’est en 1668, que Colbert exigera « que les maçons rendent leurs mesures égales à celle du Châtelet », soit 32,4839 cm pour le « pied du roy »..

6 – Au moyen âge, la référence parisienne était une barre de fer munie de deux ergots, dite « toise du Chatelet », fixée dans un mur du Grand Châtelet de Paris et calibrée en « pieds de roi », soit 326,596 mm.

 7 – http://www.crcb.org/la-canne-de-larchitecte/.html

 

 

 

 

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