• "Il n'est point de bonheur sans liberté, il n'est point de liberté sans courage."
    (Périclès, homme d'état athénien. -495 -429)

PORTRAIT 1/3 : Un Poilu de 14-18, futur Maire de Champcueil.

Georges Achille LEMAITRE (1895-1970)

Georges Lemaitre au printemps 1915

En cette période de commémoration des combats de la guerre de 1914-1918 et du centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918, le premier  portrait sera celui d’un Poilu, devenu maire de Champcueil :

Georges Achille LEMAITRE (1895-1970)

En 1915, âgé de 19 ans, Georges Lemaitre allait participer à la Grande Guerre durant quatre années. Il y fut blessé comme 6 millions d’autres combattants Français et fait prisonnier. Évadé de son camp de prisonniers en Allemagne, il retrouvera sa place dans l’armée française jusqu’à sa  démobilisation après l’armistice du 11 novembre 1918. Redevenu  voyageur de commerce pour la papeterie familiale, il reprendra le magasin de Bondy au décès de son père, jusqu’à la seconde guerre mondiale. Ce sont les aléas de l’existence qui allaient le conduire à Champcueil dont il sera le maire de 1945 à 1970.

Ce récit,  en forme de biographie, retrace en trois « époques » la vie peu ordinaire de cet homme ordinaire. Illustré de photographies anciennes, il nous rappelle la vie de Georges Lemaitre au siècle dernier, ses misères, son courage, sa capacité d’adaptation à toutes les vissicitudes de l’existence.     (Vignette de l’article: G.A Lemaitre vers 1898. Cliquer sur les autres photos des articles pour les agrandir)

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Georges Achille LEMAITRE.

Première époque : 1895-1920.

G.Lemaitre à gauche et ses parents en 1906

Abel et Mathilde Lemaitre habitaient à Bondy, avenue Carnot, dans une maison individuelle avec cour et jardin, à proximité du magasin de papeterie de gros et demi-gros dont ils étaient propriétaires. Leur existence était celle de commerçants aisés, d’autant qu’ils avaient acquis à Bondy ce que l’on nommait alors un “immeuble de rapport” composé de logements en location, ce qui assurait au ménage des revenus confortables.

Abel Lemaitre était un homme sanguin, à l’abondante moustache tombante, au ventre proéminent. On devinait qu’il régentait fermement et son commerce et sa famille. Mathilde, son épouse, était une femme du nord, une picarde besogneuse au sourire rare. Elle portait toujours des robes longues au col montant, ce qui accentuait encore son allure un peu austère. C’était une excellente intendante, toujours aux ordres de son mari. Ils avaient deux enfants : Georges-Achille né à Bondy en1895 et Germaine-Berthe, sa cadette.

Georges et sa sœur Germaine

Les Lemaitre avaient pour voisine la maman d’André Malraux . Divorcée, elle vivait à Bondy avec son jeune fils, dans l’épicerie tenue par la grand-mère et la tante maternelle d’André Malraux.(1) Georges, sa sœur Germaine et leur petit voisin André avaient effectué leur scolarité à Bondy, rue de la Gare et Georges Lemaitre, devenu maire de Champcueil, aimait à rappeler ces années de la communale ou, âgé de onze ou douze ans, il accompagnait le jeune André Malraux à l’école en le tenant par la main.

À 18 ans, Georges travaillait dans le magasin de papeterie avec son père. Il avait acquis une bonne connaissance de tout ce qui avait trait au papier, sa qualité, son grain, sa couleur, sa fabrication. La maison Lemaitre fabriquait aussi des enveloppes et proposait les compléments indispensables : crayons, pinceaux, couleurs et accessoires. Georges avait effectué un stage chez Baignol et Farjon, fabricant renommé de crayons et accessoires de dessin, ainsi qu’un stage à Annecy, chez le papetier Aussédat.

G Lemaitre décembre 1914

Voyageur de commerce, selon la terminologie de l’époque, Georges était âgé de 19 ans lors de la déclaration de guerre d’août 1914. Il fut appelé par anticipation sous les drapeaux en décembre 1914 et fit ses classes à Fontenay-le-Comte.
Après cette formation militaire, il fut incorporé en mars 1915 dans le 17ème bataillon de chasseurs à pieds, 1ère Compagnie, 3ème section, 11ème escouade. Le 17ème BCP était alors rattaché à la 13ème Division d’Infanterie .

La famille Lemaitre mars 1915

Au début de l’été 1915, Georges Lemaitre fut envoyé sur le front de l’Artois, où il allait rester aux tranchées jusqu’en février 1916. Le 17ème BCP allait quitter définitivement l’Artois le 23 février 1916 pour aller combattre près Vaux puis de Douaumont. Après trois mois de combats et de tranchées, le 17ème BCP partira pour la Somme, et il sera à Barleux le 26 mai.

 

17 BCP 1ère Cie 11ème escouade

G Lemaitre juillet 1915

Pendant une brève période, Georges sera « secrétaire » cycliste assurant les liaisons. Dans une lettre, il fait état d’une mission de guide au front où il avait dû, seul, de nuit, guider plusieurs centaines de soldats arrivant en autos, dans un « secteur nègre (sic) où les gens ne parlent pas le français ».
En Juillet 1916, Georges allait retourner aux tranchées et participer à l’offensive de la Somme, commencée le 1er juillet et qui sera poursuivie jusqu’au 15 novembre 1916. Il combattra sur le secteur de Sailly Saillisel, où il fait état de « canonnades assourdissantes à 5 mètres ». Puis il participera à l’offensive de Biache et de la Maisonnette, tenus par les allemands. C’est là, devant le château de la Maisonnette qu’il sera blessé et fait prisonnier le 29 octobre 1916.
Son ami Maurice Lalande, employé à la papeterie familiale et ami de cœur de sa sœur Germaine, avait été mobilisé comme lui au début de la guerre.
Tous deux sous les drapeaux, Georges et Maurice correspondaient régulièrement, jusqu’à l’été 1915 où Maurice allait être tué au combat.
Sans nouvelle de son ami depuis six mois, Georges avait écrit à plusieurs reprises au chef de corps du 91ème RI dont dépendait Maurice. En août 1916, Georges reçut enfin la réponse d’un sergent qui avait été témoin de la mort de Maurice, le 13 juillet 1915 au « Bois Bolante », sur le front de Verdun.

Maurice Lalande 1915
1 mois avant sa mort.

Germaine Lemaitre à 25 ans. (À gauche)          Maison de repos Arcachon

Georges usa d’infinies précautions auprès de sa sœur, laissant longtemps planer le doute dans ses lettres sur la mort de leur ami. Ce fut une épreuve très difficile pour tous les deux en particulier pour Germaine, profondément meurtrie par la mort de son ami Maurice.
L’année suivante, Germaine contracta la tuberculose à l’âge de vingt ans, alors que la guerre n’était pas terminée. Après quelques années de soins dérisoires et un ultime séjour à Arcachon dans une maison de repos, la maladie l’emporta en 1923. Georges en fut très affecté  et il portera cette douleur sa vie durant.

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Le 17ème BCP, fortement affaibli par la violence des combats de la Somme allait être relevé le 1er novembre 1916, et partir au repos à Domart sur la Luce, près d’Amiens. C’est précisément deux jours avant cette relève, soit le 29 octobre 1916, que Georges fut enseveli, suite à l’explosion d’une « marmite » (2) avec son escouade de 19 hommes. Sérieusement blessé à la cuisse, il sera l’un des trois seuls survivants, ses autres compagnons étaient morts ensevelis et étouffés.

Artois dec 1915 (G.L au centre)

 

Aux tranchées Somme 1916

 

G Lemaitre St Vaast 1916

 

 

Fait prisonnier à la Maisonnette, près de Biache, il sera soigné sommairement par les Allemands à l’infirmerie de Péronne puis maintenu en représailles à quelques kilomètres en arrière du front avec les survivants de sa compagnie.
Il resta pendant cinq mois dans cette situation jusqu’à sa première tentative d’évasion au printemps 1917. Il sera alors conduit en Allemagne au camp de Dulmen où il sera maintenu prisonnier. Sa dernière lettre du front, expédiée mi-octobre avait été reçue  par sa famille le 8 novembre 1916.

Dernière lettre du front G.L     17 oct 1916

Il y évoquait Saint Waast « les mélo ». Il devait s’agir du bois de Saint Pierre Waast proche de Sailly Saillisel, “secteur postal 47”, où son bataillon avait été engagé à partir du 2 septembre 1916.
Dans l’impossibilité de faire savoir sa situation à son bataillon ni à ses proches, il sera porté mort et disparu. Sa famille prévenue de sa disparition le pleurera pendant un an, jusqu’à son évasion réussie du camp allemand de Dulmen en Wesphalie.
C’est lors d’une corvée qu’il réussit à s’échapper du camp de Dulmen et à passer en Hollande où il put monter clandestinement sur l’Orizaba, un paquebot américain qui allait le débarquer à Cherbourg.

Georges Lemaitre en 1920

Les renseignements pris par les autorités, il bénéficiera de quinze jours de permission puis il sera réincorporé dans le 169ème R I .

Démobilisé après l’armistice du 11 novembre 1918, Georges Lemaitre reprit son activité de voyageur de commerce. Il se déplaçait beaucoup en France et très tôt, il eut une automobile. Sa première voiture fut une Citroën décapotable que l’on démarrait à l’aide d’une manivelle fixée à l’avant de façon permanente.

Note : En mémoire de son courage de Poilu, la transcription mot à mot du récit manuscrit qu’il fit de sa capture et de son évasion est disponible à la fin de ce portrait.

 

 

 

Notes:

(1) André Malraux ( 1901-1976) Résistant, homme politique et écrivain.

(2) Marmite : nom donné par les Poilus aux obus allemands de très gros calibre, comme les               obus de 420 et les « minen werfer »

 

 

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A suivre: Portrait de Georges Lemaitre, Deuxième époque: 1925 – 1943

Blessé et prisonnier !

Ci après la transcription du récit manuscrit dans lequel G Lemaitre décrit sa captivité, ses évasions et la  fin de sa mobilisation. (Rédigé pour justification et authentification auprès des autorités militaires.)

« Prisonnier le 29 octobre 1916, à Biache la Maisonnette, devant Péronne, après une contre attaque allemande. Après l’arrivée des allemands, j’étais enterré vivant au fond d’une sape, où il ne restait que trois survivants sur dix neuf, les autres étant morts étouffés.
Blessé à la cuisse, je fus soigné à l’infirmerie de Péronne et, pouvant me traîner, je restais avec les survivants de ma compagnie, en représailles derrière le front.
Dans l’impossibilité de faire savoir ma situation à ma famille, j’ai été porté mort dans ma commune et ma famille prévenue.
Je suis resté à quelques kilomètres des lignes pendant cinq mois. Ensuite, mon détachement fut désigné pour participer à la démolition d’une usine métallurgique à Louvroil, près de Maubeuge. Pour éviter les évasions, les prisonniers français étaient logés au troisième étage, dans un bâtiment de l’usine. Refusant de travailler et étant trop surveillé à cet endroit, je me fis porter malade et fus hospitalisé trente jours à l’hôpital de Maubeuge.
A la sortie, de retour à l’usine, j’ai entraîné trois camarades prisonniers comme moi. Nous avons fait une ouverture au plafond par laquelle nous nous sommes échappés dans les greniers, et de là, par un vasistas, nous avons gagné les toits.
Nous avons réussi à nous laisser glisser sur un pont transbordeur et atterrir dans la partie sud de l’usine.
Le jour, nous nous cachions dans les bois et les champs de blé, ne marchant que la nuit en se nourrissant d’un peu de pain et un peu de graisse économisés sur nos maigres rations de prisonniers, et surtout d’épis de blé.
Ainsi, nous avons gagné l’ancienne frontière de Belgique où nous avons fait la connaissance de Mr le Curé de Merbes le Château qui nous remit une adresse pour une personne habitant Bruxelles et qui avait déjà fait passer en Hollande des prisonniers français.
Toujours la nuit, au moyen d’une boussole, nous nous dirigeons vers Bruxelles, mais la personne en question avait été dénoncée et obligée de fuir. Ne connaissant personne dans cette ville, nous sommes allés à la maison commune Belge dont les gardes leur donnent du ravitaillement et une adresse pour Hans, dans les faubourgs de Liège. (P1)

Après au total un mois de route, nous arrivons au fort de Loucin, près Liège où nous logeons deux jours dans un vieux wagon de chemin de fer au fond d’une carrière. Chez les moines de Hans, nous trouvons quelques vivres, notamment des pommes de terre que nous faisons cuire dans notre wagon.
Avec mille précautions, nous trouvons la personne qui doit nous permettre de revoir notre pays. Ce Monsieur est très surveillé, paraît-il et nous le voyons en cachette. Il nous indique le passage le plus sur qui se trouve à 150 mètres sur la gauche du village de Lixte. Nous repartons et trois jours après, nous arrivons à moins d’un kilomètre de Lixte, mais ne sachant où se trouve exactement ce passage, et voyant une auberge isolée avec une enseigne française, nous nous risquons et rentrons demander un bock.
Seul dans l’établissement, le patron, un homme âgé et sa petite fille d’environ quinze ans, bon accueil de cet homme, renseignement paraissant précis, lui-même étant ami avec un passeur, se propose de nous le faire connaître. Sa petite fille va le prévenir et cinq minutes après, un homme parlant correctement le français trinque avec nous à la victoire de la France. En sortant, cet homme et un autre se trouvant au coin du cabaret braquent sur nous leurs revolvers. Nous sommes repris et emmenés à la kommandantur. Le hauptman présent nous fait subir un interrogatoire serré. Le lendemain matin, escortés de quatre « postes » , nous partons pour la prison de Verviers. En passant devant le cabaret tragique, nous essayons de nous échapper pour châtier le belge à la solde de l’Allemagne, mais les postes s’en doutaient et un coup de crosse nous rappelle à la réalité.
Nous restons trois jours à la prison de Verviers, mais notre jugement doit se faire, paraît-il, au lieu de notre évasion, Maubeuge. (P2)

Nous repartons, mais en chemin de fer, cette fois. Nous sommes en cellule, séparément, dans une caserne de cavalerie de Maubeuge, au pain et à l’eau.
Le deuxième jour, dans la cellule de l’un de mes camarades, un autre prisonnier est introduit. Confidences de l’un et de l’autre, la police secrète allemande était renseignée, cet homme était un « mouton » et le lendemain il disparaissait.
On me fit appeler à la kommandantur où on me supplia de dire par où j’étais passé pour m’évader de Louvroil et à quelle personne j’avais eu à faire en Belgique. Plusieurs cigares me furent offerts et devant mon refus de dire la vérité, on me reconduisit dans ma cellule. Le soir, un mouton fut enfermé avec moi. Cet homme m’étant peu sympathique, je lui parlais le moins possible. Il coucha sur le bas flanc à coté de moi.
Le lendemain matin, à la police, changement de ton. L’officier, en faisant claquer sa cravache sur sa table, me somma de parler. N’obtenant pas ce qu’il désirait, il me fit déshabiller, fouilla mes vêtements et trouva dans un coin de mon paletot un papier plié en quatre, écrit en langage chiffré. Voilà, me dit-il la preuve de votre culpabilité, un mot sur vous destiné au consul de Maestricht (Hollande) ; votre compte sera réglé incessamment ! Œuvre du mouton qui avait profité de mon sommeil pour glisser dans ma doublure ce papier.
Retour à la cellule. Quelques jours après, j’ai la dysenterie, je souffre horriblement et suis très faible. Je ne peux même plus avaler les 200 grammes de pain que l’on me donne tous les quatre jours. Enfin, un matin, quatre sentinelles viennent me chercher. Je croyais vraiment le moment arrivé !
Après avoir contourné la ville de Maubeuge et passer par les anciennes fortifications, on m’enferme dans un wagon et le soir on l’attache à un train en partance pour le camp de Dulmen en Wesphalie. (P3)

Arrivé au camp de Dulmen, je suis hospitalisé pendant trois semaines. La plupart meurent faute de soins ; un seul médicament, l’opium.
Dès que je suis rétabli, je demande à partir dans une ferme. On refuse, j’ai de mauvaises notes et on me fait faire des corvées. Pendant l’une d’elles, je pars et gagne sans encombre la frontière hollandaise où des soldats hollandais m’apercevant, me font interroger à la mairie où l’on me garde comme prisonnier dans une salle. Le soir, un soldat vient me prévenir qu’il est préférable pour moi que je prenne le large car certains hollandais reconduisent les évadés en Allemagne pour toucher les 20 marks or.
Je pars, en passant par Zevenaar et après plusieurs jours, j’arrive à Dorbrecht et de là à Flessingen. C’est la paix !
J’embarque clandestinement sur un paquebot américain, le Orizaba. Pendant la traversée, nous avons souvent été alertés car il y a beaucoup de mines flottantes dans la Mer du Nord. Nous devions débarquer à Boulogne, puis au Havre mais finalement nous débarquons à Cherbourg où les gendarmes nous attendent.
Ils m’emmènent à Saint Cyr en attendant que les renseignements sur mon état civil se confirment. J’ai quinze jours de permission et suis réincorporé au 169ème R I. Je deviens gardien de prisonniers à Quercigny, près de Nancy.
Georges Lemaitre                       (P4 fin)

Prisonniers allemands 1917

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